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AquaTM, Jean-Marc LIGNY

mrrp
26 août
10 min de lecture

Dernière mise à jour : 27 août

Sur fond orange, une explosion détruit une digue. L'eau d'un bleu qui tranche jaillit et commence à inonder les alentours où l'on repère des habitations.
Texte en haut à droite: Jean-Marc Ligny, AquaTM.
Texte en bas à droite: Neptune.
LIGNY, Jean-Marc. AquaTM. Nantes : l'Atalante, 2025, 842p.

Résumé de la chronique:


J'étais vraiment très motivé pour lire un roman de Jean-Marc Ligny. J'avais apprécié son recueil de nouvelles Dix légendes des âges sombres et les textes les plus longs y étaient aussi mes préférés. Ligny est en outre un auteur de SF française du XXIe siècle qui aborde principalement la thématique du dérèglement climatique sans tomber dans le solutionnisme technologique qui parfois va jusqu'à l'abandon de la Terre pour une éventuelle planète B. Tout était donc réuni pour un grand coup de cœur et je voyais des critiques dithyrambiques, des gens en admiration devant l'auteur et son œuvre et les quelques avis mitigés ou négatifs me semblaient un peu poussifs.


En 2030, dans un contexte de dérèglement climatique global, une nappe d'eau souterraine est découverte au Burkina Faso par un satellite d'une entreprise privée américaine. Un hacker révèle l'information sur le site d'une ONG et s'engage un bras de fer entre le consortium en question et le gouvernement progressiste d'un pays au bord du gouffre. Pendant ce temps, l'ONG en question missionne une de ses membres française, Laurie Prigent, pour convoyer du matériel de forage de l'Europe vers l'Afrique. Dans ce but, elle recrute comme chauffeur un hollandais nommé Rudy, qui a perdu sa femme et sa fille dans un attentat et qui a besoin de fuir l'Europe pour échapper à des néo-nazis. Le PDG de l'entreprise propriétaire du satellite, Anthony Fuller, usera de tous les moyens les plus crasses pour s'emparer de la précieuse ressource, y compris des services d'anciennes agences gouvernementales qui mettent désormais leurs compétences directement au privé. Pendant ce temps, des forces qui le dépassent complotent contre lui.


Le volume de cet ouvrage (840 pages dans sa version poche) l'atteste : AquaTM est un roman ambitieux ! La bibliographie et, dans une moindre mesure le résumé, le confirme. La diversité des sujets abordés à partir d'un conflit autour d'une nappe phréatique dans un contexte de dérèglement climatique et de rareté de la ressource est incroyable. Politique, religion, science et technologie, magie, humanitaire, économie, société… Ligny réussit à rendre clairs les enjeux du roman et riches les thématiques qu'il explore. Pour ce faire il emprunte au thriller son rythme à base de chapitres courts introduits par des productions issues de notre réalité aussi bien qu'inventées pour le worldbuilding (publicités, extraits d'essais, interviews…). Les informations sont ainsi plus digestes et évitent de faire trop d'exposition.


Le dérèglement climatique est un phénomène mondial, le modèle de société qui l'a déclenché est international et multinational, nous avons donc dans ce roman une variété de paysages et de personnages issus de différents lieux et milieux. Des polders hollandais au Sahel en passant par le Kansas et notre plus familière Bretagne, ce qui frappe, c'est qu'aucune catastrophe n'est purement inventée. Aucune de celles qui se produisent ne sort de nulle part. Les Pays-Bas luttent contre la mer, tout comme Saint-Malo, le Kansas affronte des orages et des tornades et les pays du Sahel gèrent le manque d'eau et la famine. Ligny se contente de pousser les potards de ces catastrophes à fond, accentuant leurs intensités et leurs fréquences, y ajoutant de l'intention criminelle (qui n'a rien de fictive là non plus d'ailleurs, coucou l'agent orange!), et cela suffit à créer un monde apocalyptique où, sans minimiser la gravité de ce qu'il se passe dans chacune de ces régions du monde, l'auteur souligne l'inégalité de ses populations en terme d'accès aux moyens d'y faire face et l'inégalité de traitement de ces événements dans les récits qui en sont faits et dans l'esprit des gens. Ce monde en proie à une ère de catastrophe climatiques résonne encore plus aujourd'hui qu'en 2006 (date de publication) et le choix de l'année 2030, qui pouvait passer pour alarmiste à l'époque semble de nos jours d'une pertinence visionnaire. Cela tient autant qu'à la situation géopolitique (hormis l'effondrement des États-Unis) qu'à la montée de l'extrême-droite ou l'isolement des élites bourgeoises.


Il faut également rendre vivants et crédibles ces décors et Jean-Marc Ligny s'appuie sur une solide documentation ainsi que des personnes ressources, notamment aux Pays-Bas et au Burkina Faso. Enfin, pour habiter ces décors, porter l'histoire à travers une multitude de points de vue, les personnages ne doivent pas être en reste. Ils ne sont pas aussi caricaturaux que j'ai pu le lire dans certains commentaires. J'ai beaucoup apprécié la trajectoire de Rudy et à quel point ses dix jours dans un stage commando néo-nazi a pu le changer dans son comportement sans pour autant modifier son essence. Un rapport à la violence moins inhibé qui a besoin d'être canalisé ou maîtrisé pour lui permettre de survivre sans le faire basculer, un équilibre qui ne tient pas toujours, donc assez réaliste. Tous les personnages ont vécu une des catastrophes qui sont devenues régulières dans le monde qui est le leur, ou bien ont des proches qui en sont mortes. Toutes et tous ont leurs raisons de bien ou de mal agir, mention spéciale d'ailleurs à Anthony Fuller qui échappe au cliché du méchant guidé par ses seuls intérêts personnels autant qu'à celui du méchant transfiguré par sa confrontation avec la réalité du terrain (oups, spoiler, désolé) tout en restant crédible.


À ce stade, on pourrait penser que je recommande chaudement la lecture de ce roman, ce que je pourrais à la rigueur faire pour vous inciter à vous faire votre propre avis, mais je relève tous ces points positifs pour mieux souligner là où le roman pèche, voir échoue dans ses grandes largeurs, pour relever à quel point les défauts que j'ai identifiés viennent couler un roman qui aurait pu être une de mes meilleures lectures de l'année.


Pour commencer doucement, je mentionnerai un défaut qui n'en est pas tout à fait un. En règle générale, j'aime quand la science et la magie sont dans des univers séparés. S'il doit y avoir de la magie en science-fiction, je préfère que l'auteurice fasse au moins semblant que c'est quelque chose d'explicable dans le contexte scientifique du récit. C'est une opinion personnelle et on peut au contraire apprécier ce mélange. Pourtant je ne peux m'empêcher de penser que cela va au-delà lorsqu'au fil du récit, ce mélange des genres aboutit sur l'effacement de l'aspect purement matérialiste et scientifique pour ne laisser subsister que la magie. J'y reviendrai.


Ce changement global du sens du récit s'accompagne d'aménagements à la marge créant des incohérences. L'exemple le plus parlant est celui de l'armée burkinabé qui refuse de tirer sur des civils lors du coup d'État alors que jusque là c'est ce qu'elle avait fait (contre son gré mais fait malgré tout) lorsqu'elle sécurisait la nappe phréatique. D'ailleurs certains personnages disparaissent sans que l'on sache ce qu'ils sont devenus. le général Kawongolo, après sa condamnation à mort pour le coup d'État, disparaît, alors que son épouse, qui était sa motivation pour agir, prend place dans le récit et se voit affublée d'une amante. Ce ne serait pas gênant si le récit ne nous avait pas asséné que lui et sa femme étaient très amoureux et si son devenir était plus clair, car une fois évoqué la possibilité d'une grâce présidentielle à son endroit, on ne reviendra plus dessus.


Les différents obstacles que les protagonistes affrontent, les différents conflits, découlent d'une vision capitaliste, colonialiste, écocidaire et raciste, tout cela en même temps. Les ressources polluantes n'ont plus le vent en poupe, le capitalisme se rabat sur ce qui a de la valeur présentement : l'eau potable, les énergies propres… tout cela en maintenant son modèle économique inégalitaire et prédateur, même lorsque cela implique d'affamer des populations pauvres et racisées. J'apprécie d'ailleurs sur ce point le fait que Fuller soit issu d'une famille abolitionniste et qu'à défaut d'avoir un ami noir (il n'a pas d'ami) il ait un avocat noir (qui tente quelques gestes d'amitié envers lui). Des efforts sont faits pour mettre en lumière les mécaniques racistes dans leurs diversités et complexités et l'insuffisance d'une bonne volonté où d'une vision du monde plus humaniste pour le déconstruire. On dirait presque un reflet inconscient de l'auteur. En effet, le style de l'auteur n'échappe pas à ses biais culturels. Alors que l'on avait échappé à certaines images très tarte à la crème sur plus de la moitié du roman, l'auteur ne tient plus et lâche quelques « ébène » pour décrire la peau noire (la peau d'un zob noir pour être précis) et les femmes finissent à deux reprises par être désignées sous le terme de « gazelle » (même si rien n'indique que cela vise uniquement les femmes noires, dans le contexte, on voit mal le mot désigner les femmes en général, ce qui ne serait pas mieux de toutes manières). Un autre biais raciste vient de la relation entre Abou et Laurie. La première occurrence du mot « ébène » provient de leur première scène de sexe, ce qui pose déjà problème, mais suite à cette union, Laurie devient celle qui permet à Abou de distinguer entre la bonne et la mauvaise tradition de son peuple (moins de sexisme intériorisé, plus de bangré, pour résumer) et Abou devient une sorte de novice un peu bébête qui a du mal à suivre. Ça n'en fait pas un personnage moins crédible mais Abou était dans le reste du roman suffisamment intelligent et il est assez bien entouré pour évoluer par d'autres moyens : sa mère est présidente et a constitué un gouvernement majoritairement féminin et Ligny est assez informé pour savoir que certains traits culturels attribués à des peuples racisés sont en réalité au moins pour partie un héritage colonial (voir la pratique du scalp dans d'autres parties du roman). Enfin il reste un aspect plus pernicieux dans les biais racistes. le romancier Gauz écrivait dans un de ses romans qu'il existait deux types de Blancs : les racistes négrophobes et les racistes négrophiles. Selon cette grille de lecture, Ligny est dans la deuxième catégorie. Il a sérieusement étudié des coutumes issues de cette région de l'Afrique, faisant du bangré un élément central de son œuvre mais il ne se dépare pas d'un certain regard occidental sur le sujet, non pas par un certain mépris mais par une mise sur un piédestal, considérant les croyances africaines comme plus fortes, plus réelles que les monothéismes occidentaux, réduits à l'état de croyants bigots et de sectes dangereuses. Bien qu'il évoque à travers la grand-mère d'Abou le fait que le bangré peut être utilisé pour le mal comme pour le bien, cela ne suffit pas à atténuer cette mise en valeur limite exotisante des religions traditionnelles africaines vues comme alternative plus juste aux religions instituées occidentales, pas plus que le dernier chapitre où Laurie doit choisir entre deux modes de guérison de son cancer : la chimiothérapie en Europe ou la magie de la grand-mère d'Abou. Si les deux solutions ont des implications lourdes et ressemblent à première vue à un dilemme tragique, on ne se défait pas de l'idée que le second est plus efficace.


Après le racisme, le sexisme. Pas celui des personnages, mais plutôt celui du récit. Il s'exprime principalement par les scènes de sexe. Si elles permettent de caractériser des personnages, ils ne vont pas sans un côté récréatif qui pourrait être bienvenu s'il ne prenait pas airs de mauvais porno avec des clichés comme la dégustation œnologique de me-sper (peut mieux faire). Là où ça coince le plus c'est dans le traitement de Tabitha, la femme du gouverneur du Kansas. Elle n'est définie que par sa sexualité qui est sa garantie de richesse et de survie dans un monde macho tout autant que sa personnalité. Lorsqu'elle tente de survivre à son changement de « maître » (passant du gouverneur Bornemouth à Rudy et le chef indien Last Prophet) elle est définie comme une pute par les gentils et elle meurt. Outre la putophobie, je relèverais que jusque là, si elle ne s'était pas illustrée par quelque action d'éclat, elle n'avait pas fait grand-chose de mal non plus qui aurait pu faire passer sa mort pour juste et méritée.


Il reste encore un dernier point à aborder que je n'ai retrouvé dans aucune des critiques que j'ai pu lire sur le roman : le traitement du handicap, des personnages handicapés. Il y a deux exemples dans le roman : Mme Saibatou Kawongolo et Tony Fuller Junior. Les deux témoignent de manières différentes des biais validistes de Jean-Marc Ligny.


Mme Kawongolo est aveugle et elle considère sa vie professionnelle comme personnelle comme terminée ou suspendue à cause de sa cécité. Cette vision (ah ah) des choses implique qu'une vie d'handicapée ne vaudrait la peine d'être vécue qu'avec la perspective d'une guérison et écarte toute possibilité d'adaptation, d'accessibilité…


Le cas d'Anthony Fuller est encore plus problématique. Il est le vrai méchant de cette histoire, le boss final. Ses motivations à agir sont floues, la haine envers son père n'étant pas suffisante pour expliquer ses actes. Pourquoi devenir le prophète d'une secte puissante si son seul but est de tuer son père, un but qu'il atteint sans l'aide de la secte, et s'il peut manipuler sa mère, il peut prendre le contrôle de la fortune familiale sans passer par la Divine Légion. L'histoire nous le présente d'abord comme un clone raté. Issu à 100 % du patrimoine génétique de Anthony Fuller Senior, il y a eu une faille dans le processus de clonage et Tony est né quasiment intégralement paralysé et atteint de vieillissement accéléré. Il est le résultat de l'hybris démesuré de l'élite technophile occidentale. le message est clair : dans l'imaginaire de ce roman, le pire que la technologie débridée puisse apporter au monde est un adolescent lourdement handicapé qui développera on ne sait trop comment des pouvoirs psychiques (télépathie, manipulation des corps, capacité à survivre sans ses médicaments… un mauvais détournement de l'inspiration porn appliquée au handicap) et sera un concentré de haine et de mal purs de façon tout aussi inexpliquée.

L'incarnation du mal et de la monstruosité à travers un corps invalide, les personnes handicapées méritent mieux comme représentation.


D'ailleurs, lorsque Tony devient le dernier antagoniste (accompagné de la Divine Légion qu'il a absorbée à son profit), tout l'enjeu autour de la nappe phréatique disparaît alors que c'était l'élément central du récit. La nappe est retournée à ses propriétaires légitimes, l'histoire est finie et pourtant elle continue à travers une lutte qui aurait dû être annexe et qui occupe à présent le premier plan sans autre lien tangible que cet hybris technophile.


Les auteurices les plus capables ne sont pas exempts de biais et en viennent souvent à reproduire différentes représentations problématiques quels que soient leur niveau de conscience politique, leur fibre sociale, humaniste ou leur capacité à construire un monde cohérent, addictif. AquaTM est un roman riche et pertinent en même temps que traversé, voir structuré par des biais racistes, sexistes et validistes. le problème est que quand on le remarque, difficile de passer outre et les qualités du roman rendent la pilule plus difficile à avaler que si le livre avait été nul sous tous ses aspects.

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