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Tè Mawon, Michael ROCH

mrrp
31 août
10 min de lecture
Couverture du roman Tè Mawon. Le fond est beige sur lequel évolue un tracé de plan urbain. Ce dernier est dense au niveau du titre et de l'auteur et s'éclaircit de plus en plus au fur et à mesure que l'on descend vers le bas de l'image. Le nom de l'éditeur, La Volte, est en bas à droite.
ROCH, Michael. Tè mawon. Clamart : La Volte, 2022, 214p.


La chronique en bref:


J’ai trouvé ce livre dans les rayonnages de ma médiathèque et l’ai pris sur un coup de tête. L’auteur ne me disait rien et le résumé me plaisait. Ce n’est qu’en cherchant des infos et la tête de l’auteur sur internet que j’ai trouvé que sa tête ne m’était pas inconnue. Mais c’est bien sûr ! Je me souviens de la chaîne YouTube La Brigade du Livre ! Ainsi donc, il a écrit un livre ? Plusieurs, si j’en juge par la biblio en fin d’ouvrage. Super ! Excellent ! J’en prendrai note pour d’éventuelles lectures futures (des lectures futures… pour de la SF… vous l’avez?).


À propos de ce livre, je pourrais dire qu’il était plutôt cool, mais je tiens à rester à distance des Cyranos de tous poils et de leurs « c’est un peu court, jeune homme ! ». Aussi me sens-je un peu tenu de développer, surtout après les tartines faites sur le roman de Ligny. Je me dois de donner à un roman qui m’a plu davantage que ce dernier un article aussi conséquent. Dans quelle promesse est-ce que je viens de m’engager ?


Un résumé de l’histoire devrait nous préparer à nous mettre dans le bain. Tout se passe dans le futur, mais sans nous donner d’année précise. On peut imaginer qu’au plus cela ne dépasse pas de beaucoup le siècle après notre époque. Les Caraïbes telles que nous les connaissons de Cuba au Venezuela ont disparu. Les îles et les bras de mer les séparant ont fini écrasés sous une mégalopole puissante appelée Lanvil qui s’est étendue dans ses trois dimensions. Tandis que les débouya de la classe populaire vivent dans les niveaux les plus près de l’ancien sol caribéen (ou des polders arrachés à la mer), la bourgeoisie au service des corpolitiques habite les strates plus directement exposées à la lumière naturelle dont ils se foutent à peu près. En effet, anwo Lanvil est le royaume des écrans, de la réalité augmentée et de l’intelligence artificielle. À la pointe du progrès, elle attire les migrants du monde entier. Ce nouveau phare de la civilisation a remplacé l’universalité par la diversalité, mais tout n’y est pas rose et des structures de notre temps continuent à pourrir cette société. Il y a toujours des laissés-pour-compte, des insatisfaits, des cupides… au milieu de ça, plusieurs personnages rêvent d’une vie meilleure et de retrouver la terre des ancêtres, un mythique Tout-Monde enfoui sous Lanvil mais encore accessible que Pat, un trafiquant du fin fond d’anba Lanvil est persuadé d’avoir localisé. Il ne lui maque plus qu’à trouver de quoi creuser et mener une rébellion qui renversera l’ordre établi. Pendant ce temps, deux sœurs traductrices infiltrent l’une des plus grandes corpolitiques de Lanvil et deux jeunes débouya cherchent à sauver le monde et à retrouver une jeune fille disparue.


Si Michael Roch emprunte à différentes œuvres dystopiques et cyberpunk qui l’ont précédé de quoi construire sa mégalopole caribéenne, l’ancrage local qu’il y insère crée quelque chose de nouveau. Asimov avait déjà urbanisé une planète entière, Blade Runner et Metropolis ont développé leurs cités sur un plan vertical qui reflète la stratification sociale. Lanvil combine un peu des deux. Moins étendue que Trantor, elle en prend le chemin car elle est en perpétuelle expansion : la foreuse que volent les débouya devait servir à connecter Lanvil au Vénézuela. Moins sombre que la Los Angeles de Ridley Scott ou la San Francisco de K. Dick, elle est toute aussi divisée socialement et écologiquement ravagée que cette dernière. Les élites d’anwo Lanvil ont à cœur de moraliser leur capitalisme débridé à grandes lampées de démocratie et de lutte contre le travail des enfants, il n’en reste pas moins que leur pouvoir repose sur un contrôle strict de la population d’anba Lanvil mené à l’aide de puces hypodermiques, de contrôles sanitaires, de drones et d’une police dont la violence n’a rien à envier aux 1312 bien de chez nous.

Alors si cette mégalopole ressemble encore tant à celles qui peuplent nos imaginaires, qu’est-ce qui la rend unique et remarquable (car elle l’est) ? Cela tient en premier lieu au vocabulaire. Roch conserve, en les déformant au besoin pour faire plus futuriste, les anciennes dénominations. Sous les abréviations CUB et VNZ, on reconnaît Cuba et le Venezuela. Ravin Plat est plus transparent et renvoie au lieu-dit Ravine Plate en Martinique (OK, je ne connaissais pas, j’ai checké sur Google !). Petit pas de côté pour le reste du monde : si la France existe toujours sous ce nom-là Marseille se nomme désormais Nouvelle-Marseille (clin d’œil à Akira ? Y a-t-il un rappeur du futur qui chante C’est Nouvelle-Marseille, bébé !?).

Quittons la toponymie puisque dans ce grand décor, il s’y déroule des activités dont certaines sont désignées par des vocables qui nous ramènent à l’Histoire de la région. Le titre du roman, Tè Mawon, signifie Terre Marron et renvoie au marronnage, c’est-à-dire la fuite et la résistance des esclaves du temps de la traite atlantique. Le vocabulaire des trafics et de la rébellion sont issus de cette période puisqu’avec le marronnage, on parle de boucan et qu’y a-t-il qui évoque le plus les Caraïbes que la piraterie dans nos représentations ? Par petites touches de vocabulaire, Michael Roch donne de la personnalité et une authenticité à sa Lanvil tentaculaire, décrivant les trafics et les courants de révolte qui la traverse, jusqu’au terme plus contemporain de débouya qui renvoie à la survie dans la pauvreté par de la débrouille.


Au-delà de ces petites touches, c’est tout un travail sur la langue qui est mis au service de la narration et de la voix donnée au roman et à ses personnages. C’est peut-être ça qui peut ralentir la lecture, mais l’auteur revendique qu’un texte n’est pas tenu d’être facile d’accès et je le rejoins sur ce point. Il fait le choix dans Tè Mawon de parachuter son lectorat dans un mélange de créole, de français, d’espagnol et de néologismes sans même un glossaire. Libre au dit lectorat de se constituer une compréhension avec son bon sens, ses intuitions et son moteur de recherche préféré (ou sur sa connaissance du créole s’iel en est familier). On lit, on comprend une partie de ce qui se dit et on comprendra peut-être le reste plus loin à force de contexte, de répétition, ou d’explications que Roch glisse en passant. Une répétition du même terme en créole et en français par exemple, cela arrive souvent dans le livre et cela aurait pu paraître lourd mais il comme il alterne avec d’autres procédés et qu’il ne sacrifie jamais la fluidité de la narration pour la clarté du propos, la lourdeur est évitée. À titre de comparaison, j’ai lu plus tôt dans l’année le roman Abobo Marley, dans lequel Yaya Diomandé fait parler certains de ses personnages avec l’argot d’Abidjan : le nouchi. Il donnait la réplique de son personnage dans ce parler suivi directement de la traduction en français classique, mais un pavé suivi d’un pavé qui dit la même chose cela alourdissait le style dans un roman qui, comme Tè Mawon, était court.


En passant, le format relativement court du roman peut être un autre obstacle à sa pleine compréhension car il a beau ne pas être long, il est très riche et il s’y passe beaucoup de choses dans plusieurs lieux. C’est pour cela qu’on suit cinq personnages principaux à travers quatre voix et c’est là-dessus aussi que le travail sur la langue prend tout son sens. Tous les personnages ne mettent pas la même dose de créole dans leur français. Pat, le vieux syndicaliste nostalgique, est celui qui en use le plus, en rajoutant les néologismes inhérents à l’univers futuriste de Lanvil comme les autres personnages, mais remettant une couche supplémentaire avec des termes de son cru dont les plus représentatifs sont tétral et bouden pour tête et viande. Il se parle à la deuxième personne comme s’il était étranger à lui-même. À l’inverse, son fils Patson (tiens c’est drôle ça, Patson. Pat-son : fils de Pat) n’a pas de voix propre, comme s’il était un personnage secondaire. C’est son ami Joe qui parle pour lui (avec son argot marseillais) alors que c’est Patson qui prend les initiatives la plupart du temps. Et puis qu’est-ce qu’il parle ! Joe le dit d’ailleurs : il arrivait jamais à la fermer. Qu’un personnage aussi disert et actif ne prenne jamais le micro est étonnant. Le décalage entre les voix du père et du fils résonne sûrement avec leur relation et leurs rôles dans l’histoire mais je peine à analyser cet aspect plus avant. Peut-être que cela creuse davantage le fossé entre eux… Les sœurs de Pat, Ezie et Lonia sont plus polyvalentes dans leur façon de narrer, sans doute du fait de leur statut de traductrices et du fait qu’elles évoluent dans les différentes strates de Lanvil. On a accès à l’univers physique et mental de ces personnages à travers leurs langages. C’est en grande partie le propos du roman annoncé dès la première page par le poème en épigraphe :

Ma langue est un chariot allant de mon cœur à ton esprit.

Elle me déplace entier pour t’apprendre ce que je suis,

Comment je vois le monde, comment je réfléchis.

Libre à toi d’entrer en résistance ou en communion.

Notre langue sera le reflet humble et honnête de notre relation.


Libre aux lecteurices de s’accrocher à leur moteurs de recherche, leurs dictionnaires pour traduire tout ce qui est possible de traduire, mais iels peuvent aussi se laisser porter et se contenter de sentir le sens des phrases, même partiellement et accepter de ne pas tout contrôler. L’expérience de lecture finit par l’exiger, sinon je n’aurais pas pu décrocher de mon téléphone de toute la lecture ! Pour des raisons de lisibilité et pour coller à l’univers (on est dans une partie de Lanvil qui correspond aux Antilles françaises), le français reste la langue dans laquelle est écrite l’essentiel de ce roman. Elle domine numériquement le roman mais se fait talonner au plus près par le créole que l’auteur escamote le plus possible à la traduction. La narration est un combat contre la domination linguistique et les néologismes permettent même de dépasser la juxtaposition des langues sans l’abolir. Ça rejoint une des idées maîtresses de l’œuvre, exprimée par Patson qui les rapporte de ses taties (la parole de Patson étant elle-même rapportée par Joe, c’est dire que cette idée circule et irrigue l’esprit des personnages) : Si tu veux sauver le monde, tu fais en sorte qu’aucune langue n’en domine une autre. Parce que quand une langue domine l’autre, l’autre finit par lui appartenir et disparaître. Du coup on existe que si on parle, tu vois ? Alors il faut l’équilibre.


Cette citation qui se trouve opportunément au milieu du roman (à une vache près, c’est pas une science exacte) peut être considérée comme son pivot. C’est le projet de Lanvil et de sa population que de faire en sorte que coexistent différentes cultures sur un pied d’égalité, différentes individualités, la langue devenant ici une métonymie et un véhicule. Ce projet, Michael Roch ne le sort pas de nulle part. C’est le concept de Tout-Monde développé par le penseur antillais Édouard Glissant dans les années 90 (j’avoue, je ne connaissais pas avant la lecture de Tè Mawon) et selon lequel dans notre monde où toutes les cultures se croisent quotidiennement il est devenu impossible de concevoir une pensée sans tenir compte des autres cultures avec tout ce qu’implique leurs langues, philosophies, traditions… rassurez-vous, il n’est pas nécessaire d’en saisir toutes les subtilités pour apprécier le roman. On peut se contenter de ce que nous donne le texte de Roch d’autant que ce concept est tordu et filtré par les différents personnages que l’on suit. L’exemple le plus parlant est Pat, pour qui le Tout-Monde correspond à un lieu géographique, la terre des ancêtres qui a été enfouie sous Lanvil durant la croissance de celle-ci mais qui est retrouvable par qui sait où creuser et dont la redécouverte provoquera l’effondrement de la pieuvre urbaine et rétablira ce qui fut : une vraie terre, des humains de chair et de sang libérés de la technologie. Ce lieu préservé existe mais ne tient pas les promesses de la vision de Pat et sert même de terrain d’expérimentation à une autre vision. À l’opposé, on trouve son fils Patson ou sa sœur Ézie qui se situent et évoluent à divers degrés de la technophilie.

Chacun de ces personnages à la fois mû par sa vision du monde et limité par elle de par son incapacité à s’ouvrir à celle des autres, de l’accepter jusqu’à leur part d’inaccessible à sa compréhension. C’est une autre prouesse de Roch que de faire de ses personnages des personnes dans l’erreur sans tomber dans le piège voulant que tout le monde ait un bout de vérité entre les mains qu’il suffirait de mettre en commun en jetant le reste aux orties. Une figure d’autorité traditionnelle telle que Man Pitak se trompera deux fois dans ses interprétations, Pat et sa bande restent sur une vision datée de la lutte des classes à une époque où la grève est éternelle, vidée de son sens et prise en compte dans les modèles du capitalisme, les implants de Ézie n’empêchent pas son esprit de se fourvoyer… On est loin du parti-pris spirituel de Jean-Marc Ligny (pan ! Dans les dents!) et plus proche d’Andrus Kivirähk dans son roman L’homme qui savait la langue des serpents, pour ne comparer qu’avec des livres que j’ai lus cette année.


Plus qu’un roman cyberpunk avec un vernis caribéen, Tè Mawon est un roman qui réussit à hybrider les deux de telle façon à ce qu’on n’arrive pas à discerner où s’arrête l’un et où commence l’autre. Cette question de limite n’a même pas de sens ici, c’est comme un cyborg qui serait né d’une gestation parfaitement normale. L’héritage des Caraïbes n’est pas simplement recouvert par le béton, le verre et l’acier de Lanvil, il circule, vit et évolue dans ses rues, ses canaux et sa langue. Il y a plein d’aspects que je n’ai pas approfondi ou abordé, soit parce que ma compréhension est limitée, soit parce que je n’ai pas l’intention d’écrire une thèse.

J’aurais aimé poser des questions sur le Tout-Monde, la diversalité, comment cela s’inscrit de nos jours et interagit avec des problématiques comme l’appropriation culturelle, comment cette pensée prend en compte la conflictualité… pas la place ici et je ne suis pas là pour faire des conjectures. Je lirai Glissant directement, l’auteur étant plus accessible que Michael Roch le laisse supposer dans ses interviews.

Je n’ai pas très bien compris ce que faisais le dispositif de Kossoré. Une IA biologique qui répare quelque chose… même Kossoré ne semble pas savoir exactement. Il imagine. Même quand je relis les passages en question ça n’est pas plus claire. Là aussi il faudra lire plus : Michael Roch n’en a pas fini avec Lanvil. Un roman, des nouvelles, d’autres à paraître peut-être.

Franchement, à partir un bouquin trouvé par hasard dans les rayonnages d’une médiathèque, c’est plutôt pas mal d’en arriver jusque là !

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